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04.04.2016

Etre acteur aujourd'hui en Turquie

Füsun Demirel (Photo: Muhsin Akgün)

 

Le métier d’acteur consiste à jouer un rôle, pour raconter la vie et transmettre des histoires qui entrent en résonance avec les sentiments d’un public. Basées sur des faits réels ou complétement imaginaires, ces histoires sont livrées pour divertir, éduquer, sensibiliser ou générer l’empathie face au tissu complexe d’aventures et de trajectoires qui constituent l’humanité. Les acteurs sont formés pour – et aspirent donc à – incarner n’importe quel personnage. C’est ce qu’ils font pour vivre. C’est leur travail. Mais jouer un héros ou un méchant ne fait d’eux ni des héros, ni des méchants. Ils restent ce qu’ils sont : des travailleurs culturels créatifs dont la compétence et le talent consistent à faire en sorte que les spectateurs les identifient, même brièvement, aux rôles qu’ils sont chargés de jouer.

Il a été porté à l’attention de la Fédération Internationale des Acteurs (FIA) que les acteurs en Turquie sont de plus en plus souvent la cible d’attaques en lien avec les rôles qu’ils interprètent ou aspirent à interpréter, de la part des médias publics et via les réseaux sociaux. Certains de ces rôles sont ancrés dans la situation politique tumultueuse à laquelle le pays est si tragiquement confronté ces derniers temps.

L’un de ces derniers cas préoccupants concerne l’actrice Füsun Demirel, qui a été montrée du doigt pour avoir exprimé son désir professionnel d’interpréter, un jour, une mère de la guérilla dans une fiction. D’autres commentaires personnels faits par elle lors de cette interview ont été tirés de leur contexte et farouchement utilisés contre elle. Il se trouve que son interview a été diffusée le même jour que les attentats tragiques d’Ankara. La protestation a été telle qu’elle a été licenciée d’une production TV pour laquelle elle travaillait.

Nous sommes incontestablement attristés par les souffrances du peuple en Turquie. Nous ne cautionnons aucun acte de violence, qu’il soit physique ou moral. Mais nous pensons également que les acteurs, sur lesquels se concentre naturellement l’attention des médias, ne devraient pas devenir des boucs émissaires et voir leurs vies brisées du fait de leur volonté de donner vie à un personnage. Il en est de même pour le photographe, qui ne juge pas ce qu’il photographie, ni ne prend parti, que pour l’acteur.

Les acteurs en Turquie rencontrent de plus en plus de difficultés quant au respect de leur liberté de travailler, de vivre et même d’exprimer leurs propres opinions concernant leurs aspirations professionnelles. On les pousse à signer des contrats contenant de larges clauses de confidentialité qui les musellent bien au delà de ce qui se fait généralement pour protéger la réputation d’un film ou d’une série. On les oblige à travailler à leur compte, prenant le statut de « contractants indépendants », renonçant ainsi aux droits fondamentaux du travail, notamment le droit d'association et de négocier collectivement des conditions minimales, et l’accès à la sécurité sociale.

Si la réalité devient fiction et que la fiction devient réalité, l’acteur est pris entre deux feux et paie le prix fort. Le public et les médias sociaux devraient apprendre à ne pas céder à l’impulsion irrationnelle d’identifier l’acteur à son personnage. L’industrie devrait elle se concentrer uniquement sur sa tâche principale et ne pas interférer avec la liberté d’expression et les aspirations créatives personnelles des artistes-interprètes. Enfin, l’industrie devrait reconnaître les acteurs comme des travailleurs, qui méritent à ce titre de bénéficier d’une protection sociale fondamentale.

La FIA exhorte les organismes gouvernementaux turcs compétents à prendre les dispositions nécessaires pour défendre et protéger les droits des artistes, en vertu des articles 25, 26, 27 et 64 de la Constitution turque, et  conformément à l’engagement de la Turquie à respecter les droits économiques, sociaux et culturels de tous les individus, en tant que partie au Pacte international relatif aux Droits Economiques, Sociaux et Culturels de l’ONU.